Les Portugais aiment répéter que les recettes du bacalhau sont si nombreuses qu'on ne peut pas les compter toutes — une pour chaque occasion imaginable, et puis encore quelques-unes. Ce n'est pas une simple hyperbole : la morue salée et séchée est entrée dans la cuisine lusitanienne il y a plusieurs siècles, quand les flottes s'aventuraient vers les eaux froides de l'Atlantique Nord en quête de poisson abondant et conservable. C'était la nourriture des marins, de l'attente longue, des semaines en mer sans terre à l'horizon. Aujourd'hui c'est le symbole culinaire d'un peuple entier. À Lisbonne on la rencontre partout — gratinée avec des pommes de terre et des œufs, travaillée à l'ail et l'huile d'olive jusqu'à devenir une crème onctueuse, ou simplement bouillie et accompagnée de légumes et d'un trait de bon huile — et chaque famille jure d'avoir la recette définitive. Se disputer sur quelle version soit la meilleure est, à tous les effets, un sport national.
Dans aucune ville européenne la pâtisserie de bar n'a la même fonction sociale qu'à Lisbonne. La pâtisserie n'est pas l'endroit où on va prendre le petit-déjeuner : c'est le lieu où on retourne, chaque matin, comme on retourne à la maison. Le comptoir de marbre, le bruit des tasses, la vapeur du café — tout obéit à un rituel précis et rassurant. Et au centre de tout il y a le pastel de nata, la tartelette à la crème dont on raconte une origine monastique : la légende veut que dans les couvents on utilisait les jaunes d'œufs qui restaient après le travail des amidons, et que la recette ait ensuite trouvé la route vers le monde extérieur au cours des grands bouleversements qui traversèrent le Portugal au dix-neuvième siècle — bien que, comme cela arrive souvent avec les origines des plats populaires, la vraie histoire se mêle à la tradition et au récit. Aujourd'hui chaque pâtisserie de Lisbonne la prépare, et chaque Portugais a la sienne préférée — presque toujours celle sous la maison, presque toujours la meilleure.
Les marchés couverts de Lisbonne sont l'un des miroirs les plus honnêtes de la ville. Il ne s'agit pas d'attractions touristiques déguisées en marchés — ou du moins, pas tous — mais de lieux où la vie quotidienne se déroule avec la même intensité qu'avant. Les femmes d'un certain âge qui serrent fermement la poignée de leur panier à provisions, les vendeurs de poisson qui crient des offres que personne ne semble écouter mais que tous entendent, les étals de fruits et légumes surpeuplés de couleurs improbables aux bonnes saisons. Les marchés sont aussi le lieu pour vraiment comprendre ce que mange Lisbonne : non seulement la morue et les pastéis, mais aussi la pieuvre, les calamars, les spécialités régionales apportées à la ville par les quatre provinces du Portugal, les vins locaux et les fromages qui sortent rarement des frontières nationales.
À Lisbonne personne ne mange debout, personne ne mange vite — pas s'il peut l'éviter. Le déjeuner est une affaire sérieuse qui mérite du temps, un silence relatif et au moins un deuxième plat. Les tascas, les petits restaurants populaires qui parsèment les quartiers historiques comme Mouraria, Intendente ou Alfama, servent encore le prato do dia, le plat du jour : une formule simple, une entrée, un principal avec garniture, eau et pain inclus, souvent un dessert. Ce n'est pas du luxe, c'est de la dignité quotidienne. La culture du repas long et partagé plonge ses racines dans une idée méditerranéenne du temps — l'idée que rester à table ensemble soit l'une des rares choses qui vaut vraiment la peine de faire avec soin.
Le vinho verde, vin jeune et légèrement pétillant qui vient des régions septentrionales du Portugal, est peut-être le compagnon idéal du climat lisbonnète : frais, léger, avec cette légère acidité qui invite à le boire en plein air. Mais Lisbonne est aussi la ville où on boit les rouges puissants de l'Alentejo, les blancs de la péninsule de Setúbal, et où la ginjinha — un liqueur de griottes servie en petits verres, parfois réalisés en chocolat noir selon une tradition locale — est un rituel en soi, consommé debout devant de minuscules petites boutiques dans les ruelles du centre historique. Boire à Lisbonne signifie toujours boire avec conscience du lieu : chaque verre a un nom, une provenance, une histoire que le barman connaît et raconte volontiers si on lui en donne l'occasion.
L'été à Lisbonne sent les sardines grillées. Pendant les festas dos Santos Populares — les célébrations de juin dédiées aux saints du calendrier populaire, parmi lesquels Saint-Antoine, Saint-Jean et Saint-Pierre — les rues des quartiers historiques se remplissent de fumée, de musique, de papier coloré et de grils improvisés. La sardinha assada, la sardine grillée servie sur une tranche de pain qui absorbe les jus, est le plat de ces nuits : on ne la mange pas assis, on n'utilise pas le couteau, on ne fait pas de cérémonie. C'est de la nourriture de fête et de rue, de la nourriture qui unit des générations différentes autour du même parfum, de la même flamme. Celui qui n'a vu Lisbonne que de jour, hors de la bonne saison, n'a pas encore vraiment compris ce que signifie manger dans cette ville.

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