Le fish and chips est le fils de deux traditions migrantes qui se sont rencontrées dans l'Angleterre victorienne. Le poisson frit en pâte arriva avec les communautés séfarades, des juifs espagnols et portugais qui trouvèrent refuge à Londres après des siècles de persécutions : c'était leur façon de cuisiner le poisson d'avance, pour le conserver et le manger froid pendant le Shabbat. Les frites, elles, venaient du Nord de l'Angleterre et de l'Écosse, où les vendeurs ambulants les servaient fumantes aux ouvriers des manufactures. Personne ne sait avec certitude qui eut le premier l'idée de les unir, ni quand exactement la combinaison s'affirma comme plat unique — l'histoire de la cuisine populaire laisse rarement des documents précis.
Pour comprendre pourquoi le fish and chips devint le plat de Londres, il faut imaginer la ville victorienne : surpeuplée, enfumée, pleine de travailleurs qui sortaient des usines et des docks sans temps ni argent pour cuisiner. Les frituriers ambulants, souvent des immigrés italiens ou des juifs d'Europe orientale, offraient un repas chaud, nourrissant et bon marché qui ne nécessitait pas de plats, de couverts ou de cuisines. On mangeait dans la rue, debout, souvent enveloppé dans de vieilles feuilles de journal — une pratique qui survécut jusqu'à la fin du XXe siècle, avant que les normes d'hygiène l'interdisent. C'était le fast food de l'ère industrielle, bien avant que quelqu'un n'invente ce terme.
Le protagoniste du plat est presque toujours la morue — le cod — pêchée pendant des siècles dans les eaux froides de la Mer du Nord et de l'Atlantique Nord. La flotte de pêche britannique était parmi les plus grandes du monde, et la morue était abondante, économique et se prêtait parfaitement à la friture en pâte : la chair blanche et ferme résistait à la chaleur sans s'écrouler, formant cette croûte dorée et croustillante qui est devenue la marque du plat. Avec le temps, l'églefin et la plie apparurent aux côtés de la morue, mais c'est encore le cod qui définit l'expérience authentique pour beaucoup de Londoniens.
Pendant la Première et la Deuxième Guerre Mondiale, le fish and chips bénéficia d'un traitement de faveur par rapport à beaucoup d'autres aliments : tandis que le rationnement serrait la vie quotidienne des Anglais, ce plat resta largement accessible à la population. Ce n'était pas une omission bureaucratique : on pense que c'était un choix conscient, lié à la reconnaissance de sa valeur sociale et symbolique. Dans un pays sous les bombardements, avec les familles séparées et les villes plongées dans l'obscurité du blackout, savoir qu'on pouvait encore acheter une portion chaude chez le friturier du coin avait une immense signification psychologique. Le chip shop était un point de normalité au milieu du chaos, un lieu où on faisait la queue ensemble, où on parlait, où on se sentait encore partie d'une communauté.
Chaque Londonien a des opinions fermes sur la façon de manger le fish and chips, et en discuter peut se transformer en un débat aussi animé que la politique. Met-on le sel avant ou après le vinaigre ? Utilise-t-on le papier ou un plateau en plastique ? Mange-t-on assis ou en marchant le long de la Tamise ? Et puis il y a la question du mushy peas, les petits pois réduits en purée verte, qui pour les puristes du Nord sont indispensables et pour beaucoup de Londoniens du Sud restent un mystère gustatif. Le vinaigre de malt, piquant et foncé, est cependant le condiment universel : son odeur est tellement liée au plat qu'elle est presque une expérience olfactive autonome, capable de rappeler instantanément des souvenirs et des après-midi passés au bord du fleuve.
Le fish and chips a connu des décennies de déclin relatif, supplanté par la pizza, le curry et les mille fast foods qui ont colonisé les rues de Londres. Et pourtant il résiste, se réinvente, trouve de nouveaux amateurs. Aujourd'hui il existe des versions avec des poissons durables, des pâtes sans gluten, des frites de patates douces — des contaminations qui auraient horrifié une grand-mère victorienne mais qui démontrent la vitalité d'un plat capable d'évoluer sans perdre son âme. Et quand le soir tombe sur Londres et que l'air sent la pluie, il y a encore quelque chose de profondément juste dans l'idée de s'arrêter devant une friterie illuminée et d'attendre son tour, papier en main, comme on l'a toujours fait.

Guide numérique de Londres : que voir, où manger, cartes en direct et conseils. Lis-le comme une app, même hors ligne.
Découvrir · € 4,99 →