En 1755, un tremblement de terre extrêmement violent, suivi d'un tsunami et d'incendies dévastateurs, rasa une grande partie de Lisbonne en un laps de temps très court. La catastrophe s'est produite lors d'une journée festive, lorsque beaucoup de gens se trouvaient rassemblés dans les lieux de culte. Le fait insolite, et pour certains aspects paradoxal, c'est que cette tragédie immense devint l'occasion de construire l'une des premières villes planifiées d'Europe à l'époque moderne. Sebastião de Melo, le puissant ministre d'État qui dirigea la reconstruction et qui passait à la postérité avec le titre de marquis de Pombal, imposa un projet urbanistique rationnel et antisismique tellement innovant qu'on raconte que les ingénieurs recouraient à des méthodes ingénieuses pour tester la solidité des bâtiments avant même de les habiter. La Baixa pombalienne que nous foulons aujourd'hui, avec ses rues perpendiculaires et ses palais symétriques, est en réalité une ville du dix-huitième siècle déguisée en quartier ancien.
Lisbonne est universellement décrite comme la ville des sept collines, ce qui la unit à Rome dans une sorte de fraternité topographique que les Lisboètes citent avec fierté. Le problème est qu'il n'existe pas de liste convenue et définitive de quelles sont exactement ces sept collines. Selon la source historique, la tradition du quartier ou l'époque considérée, la liste change. Certaines collines sont dédoublées, d'autres regroupées, d'autres encore complètement ignorées. La vérité est que Lisbonne en compte bien plus, et le chiffre sept a probablement survécu pour des raisons symboliques et narratives plutôt que géographiques. Après tout, sept est le nombre parfait, celui des merveilles, des jours de la semaine, des péchés capitaux : trop beau pour y renoncer.
Aujourd'hui, le fado est perçu comme l'expression musicale de la saudade portugaise, cette nostalgie douce-amère qui n'a de traduction dans aucune autre langue. Mais les origines de cette musique sont beaucoup moins poétiques qu'on ne le pense : le fado est né dans les quartiers portuaires les plus pauvres de Lisbonne, fréquentés par des marins, des prostituées et des aventuriers de retour des colonies. C'était une musique de rue, rude, improvisée, tout sauf élégiaque. Sa transformation en symbole national et, plus récemment, en patrimoine culturel reconnu par l'UNESCO s'est opérée lentement, à travers des décennies de changements sociaux et politiques. Le régime salazariste, par exemple, en domestiqua certaines formes pour en faire un instrument de consensus et d'identité nationale, ce qui fit du fado aussi un champ de bataille culturelle souterrain entre conformisme et résistance.
Lisbonne entretient une relation compliquée et intense avec le Brésil, qui fut colonie portugaise pendant plus de trois siècles. Mais peu savent que lorsque Napoléon envahit le Portugal au début du dix-neuvième siècle, toute la famille royale portugaise s'embarqua et transféra la cour à Rio de Janeiro, inversant de fait la logique coloniale : pendant plusieurs années, c'est le Brésil qui accueillait la mère patrie, et non l'inverse. Cet épisode a laissé des traces très profondes dans les deux cultures. Encore aujourd'hui, en se promenant à Lisbonne, on rencontre des témoignages architecturaux et symboliques de cet échange transatlantique qui ne ressemble à aucun autre chapitre de l'histoire coloniale européenne.
Les carreaux de céramique peinte qui recouvrent les façades, les églises et les gares de Lisbonne sont devenus le symbole visuel de la ville dans le monde. Ce que peu de gens savent, c'est que le nom azulejo ne dérive pas d'azul, le mot portugais pour bleu, comme cela semblerait évident. L'étymologie la plus accréditée le relie à l'arabe, avec un sens lié à la pierre polie ou travaillée, plutôt qu'à la couleur. Et en effet, les premiers carreaux utilisés par les Maures dans la péninsule ibérique étaient monochromes et géométriques, très loin des scènes narratives en bleu et blanc que nous admirons tant aujourd'hui. La couleur bleue dominante arriva beaucoup plus tard, par l'influence des porcelaines chinoises importées par le commerce portugais avec l'Orient. Chaque façade carrelée de Lisbonne est donc le résultat d'une rencontre entre des cultures très lointaines : l'Arabie, la Chine, l'Europe. Une mondialisation ante litteram figée dans la terre cuite.
Fernando Pessoa est aujourd'hui le poète le plus célèbre du Portugal, le symbole intellectuel de Lisbonne, dont le visage figure sur les t-shirts, les tasses et les affiches touristiques à chaque coin de la ville. De son vivant, cependant, Pessoa était presque inconnu du grand public. Il travaillait comme traducteur commercial et publia très peu sous son nom. La partie la plus extraordinaire de son héritage, composée de milliers de textes écrits sous des identités fictives appelées hétéronymes, chacun avec sa propre biographie, son style et sa vision du monde, n'a été découverte et valorisée qu'après sa mort, lorsque les manuscrits laissés dans ses effets personnels ont commencé à être catalogués et publiés. Lisbonne, en un certain sens, ne savait pas qu'elle avait entre ses ruelles l'un des écrivains les plus originaux du vingtième siècle européen. La ville ne l'a célébré que lorsqu'il n'était plus là pour le voir.

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