Victoria avait dix-huit ans quand elle monta sur le trône : très jeune, petite de taille, déterminée de caractère, elle se trouvait à gouverner un pays qui explosait de l'intérieur : usines, chemins de fer, vapeur, charbon, des millions de personnes qui se déplaçaient des campagnes vers les villes en quête d'un avenir qui sentait la suie. Londres était déjà la plus grande ville d'Europe, mais elle était aussi chaotique, surpeuplée, dangereuse. Les rues autour de Whitechapel et Southwark étaient des labyrinthes de misère et d'ingéniosité humaine mélangées ensemble, tandis qu'à Mayfair et Belgravia les constructeurs élevaient des résidences élégantes à un rythme vertigineux. La reine incarnait ces deux âmes : l'ordre moral qui s'imposait d'en haut et le tourbillon industriel qui échappait à tout contrôle d'en bas.
Rien ne changea la physionomie de Londres autant que l'arrivée des chemins de fer. Quand les premiers trains commencèrent à entrer en ville, il fallut démolir des quartiers entiers pour faire place aux voies et aux gares terminus. Ce ne fut pas un processus indolore : des dizaines de milliers d'habitants des quartiers pauvres furent déplacés sans cérémonie, souvent sans aucune compensation, pour faire place au progrès. Les grandes gares — celles qui servent encore aujourd'hui de portes de la ville — naquirent comme des cathédrales laïques dédiées au mouvement et à la vitesse. Les ingénieurs victoriens ne projetaient pas seulement des infrastructures : ils construisaient des symboles. Et sous les rues, encore plus profondément, quelque chose de révolutionnaire prenait forme : le premier métro souterrain de l'histoire, inauguré dans la seconde moitié du siècle et plus précisément dans ses années initiales, qui changerait pour toujours la façon dont une métropole se meut et respire.
L'ère victorienne avait deux visages, et il serait malhonnête de n'en célébrer qu'un. Tandis que l'Empire britannique atteignait les confins du monde, à Londres existaient des quartiers où la mortalité infantile était dévastatrice et où le choléra pouvait vider une ruelle entière en quelques jours. C'est justement dans la capitale victorienne qu'un médecin du nom de John Snow, lors de l'une des grandes épidémies de choléra qui ont frappé la ville au cours du dix-neuvième siècle, réussit à cartographier les cas de contagion et à identifier la source contaminée : un puits d'eau dans un coin précis de la ville, dans un épisode devenu une étape fondamentale de l'histoire de la médecine. C'était la naissance de l'épidémiologie moderne, née du désespoir d'une ville qui ne savait pas encore comment se protéger elle-même. Le grand système d'égouts qui fut construit ces années-là — une œuvre d'ingénierie monumentale — sauva littéralement Londres d'elle-même.
Un été du dix-neuvième siècle passa à l'histoire comme celui de la Grande Puanteur — le Great Stink. La Tamise, transformée en un énorme canal d'évacuation par la croissance incontrôlée de la ville, émanait une odeur si insupportable que le Parlement, qui surplombait le fleuve, fut contraint d'interrompre ses travaux. Ce fut l'humiliation définitive qui poussa le gouvernement à agir : des fonds énormes furent alloués pour construire un système d'égouts souterrains qui, encore aujourd'hui, avec des modifications et des agrandissements, sert la ville. C'est un paradoxe tout victorien : c'était la mauvaise odeur qui engendra les bases de l'hygiène publique moderne. La crise la plus malodorante de l'histoire de Londres produisit une infrastructure dont la ville devrait — peut-être — être fière.
Les Victoriens avaient une foi presque religieuse dans l'idée que la culture pouvait civiliser les masses. C'est dans cet esprit que naquirent certaines des plus importantes institutions culturelles de Londres : des musées énormes pensés pour éduquer quiconque pouvait entrer, des parcs publics transformés en poumons verts pour une ville qui étouffait, des bibliothèques ouvertes au peuple. La grande Exposition universelle qui se tint à la moitié du dix-neuvième siècle, accueillie dans le célèbre Palais de Cristal construit à dessein à Hyde Park, fut la vitrine de cette ambition : le monde entier invité à Londres pour admirer les merveilles de l'industrie et du progrès. Victoria elle-même était enthousiaste du projet, soutenu par son mari Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, qui aimait l'art et la science avec une passion presque encyclopédique.
Quand le prince Albert mourut prématurément, Victoria plongea dans un deuil qui dura de nombreuses années. Elle se retira de la vie publique avec une intensité qui irrita ses sujets et alimenta même des humeurs républicaines dans la presse de l'époque. Pourtant la reine continua de régner, de signer, d'influencer. Et quand elle mourut, après un règne de plus de soixante ans qui avait traversé et façonné presque entièrement le dix-neuvième siècle, Londres s'arrêta d'une manière que peu de villes savent faire : le cortège funèbre traversa des rues silencieuses, et une époque se ferma avec elle. Ce qui resta fut une ville transformée de façon méconnaissable par rapport à celle que Victoria avait trouvée à dix-huit ans : plus grande, plus complexe, plus contradictoire, et d'une certaine manière déjà moderne. Cette Londres est encore ici, cachée sous le vernis du vingt-et-unième siècle, qui n'attend que d'être vue.

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